L’auberge sanglante de Peyrebeille

Elle a l’air paisible, cette auberge au bord d’une départementale tranquille, au beau milieu de l’Ardèche. Passez-y un soir d’hiver sous un ciel gris, je mets quiconque au défi de ne pas trembler ! Surtout quand on sait ce qu’il s’est passé, dans cette bicoque… Revient en tête cette chanson de Malicorne (1978), un brin glauque, L’auberge sanglante : « Un compagnon si brave son tour de France allait, s’en va chez une hôtesse pour y loger… » Tellement appropriée !

Imaginez un endroit désert. Plaine. Montagne au loin. Etendue sauvage, rugueuse et désolée. Là, une auberge plantée au milieu de nulle part. L’auberge sanglante, le coupe-gorge. Le lieu de tous les crimes, où pas un client n’en réchappait. Mais allez, ça vous dit de faire connaissance avec ses aimables tenanciers ? Voilà Pierre Martin, dit le Blanc, né en 1773. Sa femme Marie Breysse, née en 1779.

Jean Rochette, dit Fétiche, né en 1785 : le domestique que les romans ont transformé en homme noir de peau, mais non ! C’est un Ardéchois pur de dur, la peau tannée par des années de travaux aux champs… Le couple, marié depuis 1795, est originaire de la région.

Le Coupe-Gorge, Histoire de l’auberge de Peyrabeille de Paul d’Albigny nous dit qu’à l’époque de leur installation à Peyrebeille, il y a deux très vieilles maisons aux toits de chaume au sud de l’endroit où sera construite l’auberge plus tard. C’est le beau-père de Pierre qui habite une des maisons (appelée le Coula) et Pierre va la prendre à son arrivée en 1808. Ils ont dans l’idée de se lancer dans l’hôtellerie, cette bicoque fera l’affaire pour le moment… le temps de construire une vraie auberge à eux.

Des rumeurs ?

Ah… une auberge à cet endroit désert… bonne idée ! L’hiver, en Ardèche, c’est pas bien gai. Il fait un froid de chien. La neige tombe drue. Il ne vaut mieux pas être un voyageur perdu dans la tourmente.Alors, les Martin attendent le client. Voilà donc la nouvelle auberge lancée. Et les affaires démarrent plutôt bien. Imaginez, il n’y a rien à des bornes à la ronde, et l’accueil est plutôt agréable et on mange bien. De bons vins, des fromages fermiers… la région ne manque pas de bonnes spécialités et on dit Marie bonne cuisinière.

Les Martin commencent à se faire un peu d’argent. Ils songent alors à quitter la vieille maison et à se faire construire leur propre auberge, à quelques mètres de là. Enfin ! Nous sommes en 1818. Mais on commence à jaser. De vilains bruits courent sur les Martin. Des gens riches disparaissent dans leur auberge, des bêtes de valeur se volatilisent dans des troupeaux…

On les accuse de tout. Mais vous savez quoi ? Les gens étaient jaloux des Martin ; qu’on se mette à leur place ! Leur auberge marche du feu de Dieu et attise toutes les jalousies… On accusera les Martin (aidés du fidèle Fétiche) d’une cinquantaine de meurtres. Et manque de bol monstrueux, des clients ont réchappé au pire et témoignent…

Janvier 1824. Nuit d’horreur de Boyer

Vincent Boyer chemine lentement à travers la lande. La sombre silhouette de l’auberge se détache sur un ciel opaque, de sombres nuages masquent la lune. Le vent rugueux qui souffle dans les branches dénudées ressemble à un hurlement. Dans son dos, le cri lugubre d’un oiseau de nuit lacère l’obscurité.Bon Dieu ce qu’il ne donnerait pas pour un bon lit… une bonne soupe chaude… Le jeune apprenti du Puy allait à Aubenas voir sa famille.

Et mine de rien le Puy-Aubenas, ça fait une tire ! Autant s’arrêter là. Boyer sent sa vision se brouiller. Il ne sent plus ses doigts engourdis par la morsure du froid, crispés sur son baluchon. Les nuages filent. Une lune trouble luit à nouveau. Boyer en profite pour aller cogner à la porte. On entend des voix d’hommes là dedans, ça cause. Une bonne odeur de ragoût, aussi. La porte s’entrouvre.- C’est pour une chambre et un repas.- Entrez. Restez pas là, répond tout simplement l’homme.

Pierre Martin (on l’aura reconnu) le précède dans une grande salle ; un feu de bois meurt dans l’âtre ; les pierres et les poutres apparentes sont noircies par la suie ; sur une grande table en chêne trainent quelques verres. Boyer veut juste manger un morceau. Et avoir une chambre. L’aubergiste scrute le nouvel arrivant. Il a une vingtaine d’années, la mine ouverte, des vêtements corrects, sans plus. Important ça, les vêtements. Ca renseigne sur la fortune du bonhomme…

Boyer s’assoit et commence à manger. Il y a parmi eux un vieil homme qui vient de vendre une bête au marché et en a tiré un bon prix. Lui a de l’argent, ça se voit. Il a de l’argent sur lui, là, tout de suite surtout ! La discussion devient bizarre. Boyer ne peut pas dire pourquoi, mais il le sent, un climat assez malsain s’installe peu à peu. Quand on lui pose des questions, il a la précaution de dire qu’il n’a pas un sou sur lui.

On finit par aller se coucher. Bon Dieu, quelle chambre ! Petite, sombre, pas très propre… bon. Ca fera l’affaire. Boyer baille. Fourbu, crevé, il ne peut pas dormir pourtant. Très mal à l’aise, il commence à fouiner à droite à gauche dans les coins. Ah que c’est sale alors, mais sale… Et ça là ? C’est quoi ? se dit-il en inspectant la mauvaise literie. Il se rapproche… Non !! Du… du sang ! On dirait du sang, des taches de sang sur ses draps ! Nom de Dieu… sa gorge se serre.

Il comprend qu’il est tombé dans un endroit horrible. Un coupe-gorge. Il reste terré sur son lit jusqu’à pas d’heure quand soudain… des bruits de pas… Il fait semblant de dormir, de ronfler même.Mais de sa paupière mi-close il voit passer deux bonshommes… qui vont vers la chambre du vieux… ouvrent la porte… et… et ? Plus un bruit… Aaah, si, soudain, des hurlements. Des bruits de lutte. Des râles affreux. Imaginez vous à la place de ce pauvre Boyer, tapi au fond de son lit sale et sanglant, se bouchant les oreilles pour ne pas entendre la monstrueuse agonie de son voisin de chambre !

Et ces filles là… Les maudites filles Martin, pressées contre sa porte à surveiller Boyer, chantant et riant à tue-tête pour couvrir le carnage… L’Enfer sur terre ! Puis le silence. Des bruits de remue-ménage puis plus rien. Au matin, alors que la Marie l’interroge sur sa nuit, Boyer dit qu’il a dormi comme une souche ! On imagine qu’il a vite payé et a pris ses jambes à son cou…

Mai 1826. Hugon l’a échappé belle

Michel Hugon s’en revenait de vendre ses bestiaux à la foire. Une excellente vente ! Ca valait bien la petite trotte qu’il venait de faire. Mais là, basta. Il en a plein les pattes. Ca tombe bien, l’auberge de Peyrebeille n’est pas bien loin. Autant s’y arrêter dîner ! L’endroit, sombre, reculé, flanqué de cette sévère baraque de pierres sèches que le temps gris assombrit considérablement, aurait filé la chair de poule à n’importe qui.

Le vent souffle par violentes rafales, secouant des arbustes squelettiques qui semblent les uniques gardiens de cette contrée désolée… Hugon dîne donc à l’auberge mais au moment du digestif, il se dit : « Tiens, me voilà bien requinqué, autant rentrer au bercail au plus vite ». Il fait nuit, oui bon…

C’est là que sur le chemin, il se fait attaquer. Mais c’est qu’ils en veulent à sa fortune ! Et malgré la nuit noire, il reconnaît… Rochette et Pierre Martin. Armés de couteaux les types, mais Hugon a une sacrée carrure. « Résiste mon gars, si tu veux pas crever là comme une chien ! » se dit Hugon. Il se débat comme un diable, tant et si bien qu’il parvient à s’enfuir, blessé à la tête… mais vivant !

Eté 1828. Peyre à Peyrebeille

Un petit propriétaire parti pour affaire, André Peyre, décide de passer la nuit à l’auberge. Il dîne, puis on l’interroge un peu. La routine, pour les Martin…Peyre raconte qu’il va pour régler une vente et qu’il porte de l’argent sur lui. Malin de raconter des trucs pareils, enfin bon… Puis il va se coucher sur du foin dans la grange, juste pour s’assoupir deux ou trois heures. Pas besoin de chambre pour un petit somme !

Alors qu’il dort depuis une petite heure… soudain… Un craquement. Peyre se réveille. Non, pas de bruit, c’est rien, juste une vieille grange tout en bois qui craque de vieillerie… Soudain, un frôlement. Là. Une silhouette. Quelqu’un glisse avec l’aisance d’un chat dans l’obscurité… BAM ! Peyre se fait tirer par les pieds… violemment, si violemment que sa tête tape par terre et le laisse groggy ! La bataille s’engage. Peyre n’a même pas le temps de reprendre ses esprits.

On veut le tuer ! Il se met à crier. Le type en face a une arme. Il n’hésite pas d’ailleurs : en un éclair, il se rue sur Peyre… qui pare le coup… Le type revient à la charge… et le frappe au visage avant de l’envoyer valser. Peyre valdingue sur la paille contre un pilier, K.O. Peyre agrippe la veste du type, et d’une violente droite, l’envoie à son tour dans le décor. Une douleur fulgurante lui déchire le crâne.

– Coince-le, merde, mais coince-le ! hurle un complice.Peyre reprend ses esprits, la tête en compote, quand dehors, il entend un bruit de roues grinçantes, de voix d’hommes qui se rapprochent. Des clients ! Peyre hurle à l’aide. Stupeur, du côté de l’agresseur ! Il hésite puis finit par s’enfuir dans l’obscurité. Peyre a juste le temps de reconnaître dans un éclat de lumière le visage de Pierre Martin…

Mai 1831. Madame Ytier

Rose Ytier arrive un soir à l’auberge. Elle est bien fatiguée, Rose, par le long chemin qu’elle vient de parcourir. C’est qu’elle n’a plus 20 ans… Elle frappe à la porte. Rien. Elle frappe encore et encore. Personne. Pourtant il y a de la lumière qui filtre de dessous la porte et elle entend des voix. Des bribes de conversations… qui parle de corps… d’enterrer quelque chose…

Le sang de Rose se glace malgré l’air tiède de cette belle soirée de printemps. Oh… elle a dû mal entendre. Allez, allez ! Personne pour lui ouvrir ? Bah ! Elle fait le tour de la maison et gagne la grange. Deux ballots de paille, ça fera bien l’affaire… Elle s’assoupit.Rose se réveille en sursaut en pleine nuit, alertée par des cris et une bagarre. La porte de la grange qui donne dans l’auberge est entrouverte… Rose voit des ombres passer.

Elle comprend alors ce qui se trame. Ma vieille, il faut ficher le camp d’ici ou sinon… se dit-elle, morte de peur. Rassemblant ses affaires, elle file à pas feutrés vers la sortie. Mais là, soudain… un homme saute par la fenêtre ! Ses vêtements sont déchirés, il a des blessures et du sang partout. Hagard, il la regarde. Elle lui rend son regard en ayant l’air de lui intimer : fuyons !!

Ce que le bonhomme fait, une Rose horrifiée sur les talons. Parvenus loin de l’auberge, ils s’arrêtent. L’homme lui raconte tout, entre deux râles. Qu’il a sans le vouloir vu un corps dans la remise. Que pendant la nuit, les aubergistes se sont jetés sur lui alors qu’il dormait, pour le tuer et le dépouiller…

Mince, un témoin !

Vient le dernier crime. Celui qui va sceller le destin des Martin. Jean-Antoine Anjolras, cultivateur, 72 ans. Il est allé à la foire mais n’en est jamais revenu. Pourtant un homme a tout vu. Un témoin capital !Il s’agit de Laurent Chaze, un ancien berger devenu mendiant. Il voulait dormir à l’auberge mais on lui refuse l’entrée car il n’a pas d’argent.

Rha, allez vous faire voir ! peste Chaze. Il va en douce dormir dans la grange, na. Alors qu’il dort bien paisiblement, il se fait réveiller dans la nuit par des bruits bizarres… 3 ombres passent, portant… portant des objets lourds comme… des armes. Lui fait semblant de ronfler tout son saoul et n’est pas inquiété ! Aux assises, après son témoignage, Rochette dit à Chaze qu’il les a bien trompés… « T’allais y passer comme tous les autres ! » lui hurle-t-il.

La fin de la fin…

Sauf que des bruits courent sur l’auberge. Paraît que c’est là qu’on a vu Anjolras pour la dernière fois et qu’il s’y passe de drôles de choses… On y va en perquisition. On ne trouve rien. Si, un jour d’octobre 1831, on découvre le corps d’Anjolras sous une falaise au bord de l’Allier, pas très loin de Peyrebeille.La rumeur enfle, enfle comme une barrique. Et puis, on n’a pas d’autres suspects après tout ! On arrête donc Pierre Martin, Rochette, et en dernier Marie.

Tout ça le 1er novembre 1831. On les enferme à la maison d’arrêt de Privas : le procès ne s’ouvre qu’en juin 1833. On entend Boyer, le mendiant, la dame Ytier… Les témoignages sont parfois fantaisistes : on rapporte, vous savez quoi ? Qu’on a vu dans la soupe des restes humains et que la fumée qui sortait de la cheminée avait une drôle de couleur et une odeur peu ragoutante.

Mais l’avocat qui défend les Martin a raison : on les traite de meurtriers assoiffés de sang, de monstres, mais qu’a-t-on comme preuves ?! Pas grand chose. Si ce n’est le témoignage du mendiant pour Anjolras. Le seul crime pour lequel les Martin seront accusés, finalement…

Le juge insiste sur le fait que tous les témoins ne se réveillent que bien des années après les faits. Bizarre ! On a failli les tuer, on les a molestés, ils ont vu leurs agresseurs, mais non, il leur faudra des siècles avant de se réveiller. Et que dire de la jalousie que provoque cette petite auberge qui fait son beurre, dans un endroit si reculé…

Les témoignages font leur effet sur le juré. Les Martin vont être exécutés. Menés à l’échafaud devant leur auberge, en octobre 1833… Ils sont conduits en charrette depuis Privas. Le voyage dure 3 jours. Des prêtres les accompagnent. 3 jours comme une éternité, 3 maudits jours qui ressemblent déjà à l’enfer… La foule les suit et hurle des insultes et des malédictions. A Lanarce, elle est en ébullition. Les gens sont partis voir l’installation de l’échafaud, d’autres attendent les condamnés.

Ah, ils arrivent, les voilà ! Brinquebalés depuis des jours, leurs nerfs lâchent à la vue de la guillotine : Martin laisse échapper un « Vaqui nostro mouort ! » (voilà notre mort)… 3 cercueils attendent près de l’auberge… Le bourreau, Pierre Roch, attend. Pas moins de 40 000 personnes assistent à la scène !

Marie Breysse meurt la première en détournant le regard de la croix que lui tendait le prêtre, dit-on. Ensuite son mari. Lui prie sans arrêt. Puis Rochette. Et voilà la fin d’une histoire sanglante.Mais aujourd’hui un doute subsiste : et si les aubergistes étaient innocents ? Mais ça, c’est une autre histoire…

Author: admin

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