Fordlândia, la ville fantôme d’Henry Ford

A la fin des années 1920, Henry Ford réalise son ambitieux projet de Fordlândia : édifier une petite ville sur le modèle américain…. au cœur de la forêt vierge brésilienne. Et être par la même occasion à la source de la production du caoutchouc dont il a besoin pour les pneus de ses automobiles. Mais la population autochtone ne pourra pas s’habituer aux maisons unifamiliales – dotées de l’eau et de l’électricité – et aux règlements draconiens que Ford impose à sa cité de rêve. Pas un seul litre de caoutchouc ne sera exploité.

Henry Ford avait l’intention d’utiliser Fordlândia comme une source d’approvisionnement en caoutchouc pour les pneus des voitures Ford, en mettant fin à sa dépendance envers le caoutchouc de la Malaisie britannique. La région de Fordlândia comportait des arbres dispersés donnant le caoutchouc récolté et transformé traditionnellement. Le territoire de Fordlândia était vallonné, rocheux. Aucun des cadres de Ford n’avait une connaissance suffisante de l’agriculture tropicale pour réussir en fait un tel projet (les arbres à caoutchouc, plantés près les uns des autres dans les plantations devinrent des proies faciles pour la rouille et les insectes).

Suivant les conceptions rigoureuses de la vie prônée par Henry Ford, la ville reprenait les conceptions des patrons chrétiens version puritaine dans la période de la Prohibition et allant jusqu’à de l’utopie dans le système de production et la constitution d’une cité. Mais Henry Ford est resté dans le système capitaliste pur en étant tout à fait en dehors du paternalisme dans son action de patron. Le « fordisme » représente le modèle d’organisation et de développement d’entreprise dans le “compromis économique et social vertueux” selon Henry Ford qui par convictions prônait le « mode-de-vie sain ». Et en fait le dirigeant est totalement opposé au syndicalisme et agit dans ses unités de production avec une police privée interne.

Les employés recrutés localement devaient porter les badges d’identification en usage dans l’entreprise et durent travailler aux heures les plus chaudes de la journée, sous le soleil tropical. Le climat agressif a fait de très nombreux morts, plus que les autres conditions de travail. Les travailleurs des plantations de Fordlândia , pour la plupart des Indiens brésiliens, recevaient une nourriture à laquelle ils n’étaient pas habitués, comme des hamburgers. Ford interdisait aussi de boire de l’alcool et de fumer dans la ville, y compris à l’intérieur des maisons et des lieux de rassemblement.

Beaucoup d’ouvriers ont refusé de travailler et en 1930 certains se révoltèrent contre l’encadrement de Ford. La révolte se termina au bout de quelques jours après l’arrivée sur place de l’armée brésilienne.

Pendant la brève histoire de son activité de ville-usine, un village s’était établi à quelques kilomètres en amont, sur l’île de l’Innocence, avec des bars, des boîtes de nuit et des prostituées.

Greg Gandin, professeur à l’université de New York, relate dans l’un de ses ouvrages le témoignage d’une jeune femme ayant accompagné son père ingénieur à Fordlândia : « on avait tout : bibliothèque, terrain de golf, piscine, hôpital modernes… On habitait des belles maisons, les rues étaient propres. J’ai vraiment apprécié mon séjour là-bas ».

Le gouvernement brésilien était alors peu ouvert aux investissements étrangers, tout particulièrement dans la région amazonienne, et n’offrit que peu de soutien à ce projet. Ford tenta une nouvelle expérience en amont de la première, à Beltarra, où le climat était plus favorable à la culture du caoutchouc. Au début des années 1940, une équipe du studio Disney en tournée en Amérique du Sud réalise un documentaire commercial sur la gigantesque plantation intitulé Amazon Awakens (1944).

Mais à partir de 1945, le développement de la production de caoutchouc synthétique réduisit la demande mondiale en caoutchouc naturel. Les investissements de Ford cessèrent brutalement. Fordlândia fut un échec total et Henry Ford qui n’y est jamais allé revendit ses possessions en 1945 avec une perte de 20 millions de dollars.

Le domaine est devenu patrimoine historique au XXIe siècle et a été classé par le gouvernement brésilien. Les archives de Ford contiennent des documents filmés sur la fabrication de la ville et l’exploitation industrielle des arbres. Mais si l’usine est encore surveillée par du personnel malgré son matériel hors d’usage alors qu’elle n’a jamais rien produit de fait, et si les corons sont encore habités par d’anciens ouvriers – ou sont devenus des squats –, les pavillons ont été dévalisés au cours du temps et sont au bord de la ruine de même que l’hôpital devenu inutilisé depuis la fermeture.

Un médiateur faisant office de maire est en place et essaie actuellement de préserver le patrimoine historique.

La salle polyvalente est encore un lieu de rassemblement pour les habitants actuels anciens et jeunes brésiliens (qui veulent faire vivre la ville devenue sûre puisque sans richesse autre qu’historique).

 

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