Le compost humain, une solution pour réduire l’impact environnemental de la mort ?

Fantasme new age ou bonne idée pour sauver la planète ? De plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer le droit de retourner – littéralement – à la terre après la mort. Non plus allégoriquement, comme dans la formule prononcée lors de la célébration des funérailles par l’Eglise d’Angleterre – « ce qui est terre retourne à la terre » –, mais de façon organique, afin de réduire l’impact environnemental de la mort.

Jamie Pedersen, un élu démocrate du Sénat de l’Etat de Washington, dans l’ouest des Etats-Unis, a déposé, le 16 janvier, un projet de loi élargissant les possibilités offertes aux défunts et à leurs familles. Aux traditionnelles crémations et inhumations – pratiques traditionnelles mais polluantes –, il propose d’ajouter l’aquamation funéraire (par hydrolyse alcaline, le corps étant dissous dans un bain chimique, une pratique légalisée dans seize Etats américains) et surtout le compost humain, aussi appelé « humusation des corps ».

Le texte, adopté par la législature de l’Etat de Washinton, n’attend plus que la signature de Jay Inslee, le gouverneur démocrate de l’Etat, pour entrer en vigueur, précise le New York Times.

Expérimentation en Belgique

La pratique n’est, pour l’instant, autorisée nulle part. En Belgique, le débat a été lancé voilà quelques années par la fondation Métamorphose pour mourir… puis donner la vie !. Celle-ci veut « intégrer l’humusation, aussi vite que possible, dans les législations » et a lancé une pétition, qui a recueilli 27 000 signatures, écrit La Libre Belgique.

En janvier 2018, le groupe Ecolo du conseil communal de Mons a déposé une motion relative à la reconnaissance de l’humusation comme mode légal de sépulture, écrit L’Avenir. En octobre 2018, le Conseil communal de Liège a, quant à lui, approuvé à l’unanimité une motion visant à reconnaître le principe de l’humusation. « L’université catholique de Louvain va procéder à des tests sur deux porcs. Les résultats sont attendus pour 2020 », note la RTBF.

Sur le site Humusation.org, la fondation Métamorphose pour mourir… décrit le processus d’humusation : « Il s’agit d’un processus contrôlé de transformation des corps par les micro-organismes dans un compost composé de broyats de bois d’élagage, qui transforme, en douze mois, les dépouilles mortelles en humus sain et fertile. La transformation se fera hors sol, le corps étant déposé dans un compost et recouvert d’une couche de matières végétales broyées. En une année, l’humusation (…) produira plus ou moins 1,5 m³ de super-compost ».

Processus écologique, selon ses promoteurs

Les promoteurs de cette démarche revendiquent son caractère écologique. « Contrairement à l’enterrement », elle « ne nécessite pas de cercueil, pas de frais de concession dans un cimetière, pas de frais de pierre tombale, ni de caveau, pas de frais d’embaumement, ni l’ajout de produits chimiques nocifs, elle ne provoque pas de pollution des nappes phréatiques par la cadavérine, la putrescine, les résidus de médicaments, les pesticides, les perturbateurs endocriniens », peut-on lire sur Humusation.org.

Et « contrairement à l’incinération, elle ne génère pas de rejets toxiques dans l’atmosphère, ni dans les égouts, pas de consommation déraisonnée d’énergie fossile (+/- 200 l d’équivalent mazout/personne), pas de location de columbarium, pas de détérioration des couches superficielles du sol lors de la dispersion des cendres ».

En définitive, plaident ses partisans, « le processus crée un humus riche, utilisable pour améliorer les terres ». Et après ? « Une fois le corps entièrement transformé en humus, la famille peut récupérer un seau de ce compost, auquel est ajoutée une jeune pousse choisie à l’avance », écrit le site Simplifia, qui se présente comme « la référence du funéraire ».

Pas à l’ordre du jour en France

En France, la question de l’humusation n’est pas taboue. Elle a été abordée en mars 2016 par Elisabeth Lamure, sénatrice LR du Rhône : « La législation actuelle permet seulement l’inhumation et la crémation. Un certain nombre de Français, dont des habitants du département du Rhône, souhaitent pouvoir bénéficier de l’humusation », a-t-elle lancé lors d’une séance de questions au gouvernement.

Dans une réponse publiée en octobre 2016, le ministère de l’intérieur a rappelé que « l’humusation (…) est actuellement interdite. Son introduction en droit interne soulèverait des questions importantes, tenant notamment à l’absence de statut juridique des particules issues de cette technique et de sa compatibilité avec l’article 16-1-1 du code civil ». 

« L’introduction de l’humusation en droit interne a semblé être d’une trop grande importance pour une décision seule du gouvernement », commentait, en novembre 2016, l’éditeur spécialisé Berger-Levrault dans un article de veille juridique consacré aux « cimetières, sites cinéraires et opérations funéraires » : « Les questions que soulève l’humusation nécessitent une réflexion approfondie, que le gouvernement souhaiterait soumettre au Conseil national des opérations funéraires. »

Il en faut plus pour doucher l’enthousiasme des partisans de cette méthode. En Bretagne, Joëlle Nicolas se veut l’ambassadrice de l’humusation et milite pour sa légalisation. « Nous sommes de plus en plus nombreux à trouver insensé de continuer à polluer la terre après notre mort. Mais, aujourd’hui, nous n’avons le choix qu’entre l’inhumation et la crémation, deux méthodes très polluantes », expliquait-elle à Ouest-France, en novembre 2018.

Caractère sacré de la dépouille humaine

Dans l’Etat de Washington, une entreprise, Recompose, envisage déjà de construire un premier centre d’humusation, relève le New York Times. Mais la prestation n’est pas donnée : elle devrait coûter 5 000 dollars (4 400 euros), « moins qu’un enterrement classique, mais plus cher qu’une crémation en bonne et due forme ».

La généralisation de cette pratique peut néanmoins rencontrer quelques réticences : « Le processus se heurte à une certaine opposition de la part de l’Eglise catholique », reconnaît dans le Guardian Jamie Pedersen, qui siège à l’Assemblée législative de l’Etat de Washington.

Les élus belges s’interrogent eux aussi, souligne L’Avenir. A Mons, Yves André, du Centre démocrate humaniste, remarque : « On touche là à un élément sacré qu’est la dépouille humaine ». Il questionne également le caractère réellement écologique de la pratique : « On peut (…) s’interroger sur le parcours alimentaire et médicamenteux de nos défunts puisque celui-ci influence les risques de pollution des sous-sols par les liquides organiques ou par les risques de pollution gazeuse. » L’allongement de la vie s’accompagne en effet d’une consommation de médicaments à même d’avoir un impact sur l’environnement.

En 2015, James Olson, directeur d’une entreprise de pompes funèbres du Wisconsin et président du groupe de travail sur l’inhumation écologique de l’Association nationale des pompes funèbres américaine, expliquait au New York Times que la perception vis-à-vis des rites funéraires peut évoluer rapidement. « Il y a cinquante ans, l’incinération paraissait répugnante », rappelait-il alors, estimant qu’il faut laisser à l’humusation le temps de s’imposer.

En 1981, Arlo Guthrie et Pete Seeger anticipaient cette tendance, dans la chanson In Dead Earnest : « Si je meurs dans mon sommeil/Prenez mes os et mes tendons/Mettez-les dans le tas de compost/Laissez-les se décomposer quelque temps ». Ils y décrivaient le travail des vers, des éléments, leur contribution à la culture du maïs, le cycle de la vie, en somme.

Source: lemonde.fr

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